« Pourquoi dire que l’épidémie n’aura aucune conséquence notable…? »

01/04/2020; Nelson Lerias;

1. Badiou commence son article du 27.03.2020, intitulé « Sur la situation épidémique », par dire qu’il a toujours considéré que la situation actuelle, la pandémie de virus corona, n’avait rien de bien exceptionnel. Notons d’emblée que Badiou n’écrit pas, mot à mot, qu’il considère que le situation actuelle n’a rien d’exceptionnel. Dire « J’ai toujours considéré que la situation actuelle […] n’avait rien de bien exceptionnel » n’est pas littéralement la même chose que de dire « Je considère que la situation actuelle n’a rien de bien exceptionnel ». La formulation de Badiou, ne se conjuguant pas au présent, laisse (du moins provisoirement) un certain espace de manoeuvre pour la nuance – ou pour l’équivoque, l’incompréhension, le malentendu, c’est-à-dire elle invite le lecteur à quelques exercices herméneutiques. Après tout, la proposition « J’ai toujours considéré que la situation actuelle […] n’avait rien de bien exceptionnel » pourrait ouvrir le chemin à ce que l’on ajoute par la suite quelque chose comme « Mais maintenant, finalement, je considère qu’elle a quelque chose de très exceptionnel ». Il faudrait donc, dans un premier temps, arriver à décider si Badiou considère que la situation actuelle n’a rien d’exceptionnel ou si, au contraire, Badiou considère que la situation actuelle a quelque chose d’exceptionnel. Il faudrait, dans un second temps, passer des considérations de Badiou à la situation elle-même (ou à d’autres considérations établies à partir d’autres points de vue) et vérifier si elle a ou non quelque chose d’exceptionnel indépendamment des considérations de Badiou.

2. Dès la première ligne, le lecteur de l’article de Badiou est, pour ainsi dire, invité à décider entre le tourbillon de l’exceptionnel et l’accalmie de l’habituel. Il n’est pas exclu que le lecteur ne cherche une troisième voie, qu’il ne reconnaisse le mélange des eaux. Autrement dit, même si l’on considérait que la situation actuelle n’a rien de bien exceptionnel, on ne pourrait que très difficilement considérer qu’elle n’a rien de mouvementé, en dépit des restrictions de la liberté de mouvement consacrée dans la Déclaration universelle des droits de l’homme et en dépit, également, des sentiments d’ennui [1] ou de mélancolie [2] ressentis par certaines personnes en situation de confinement. On serait ainsi amené à pondérer la possibilité selon laquelle l’agitation ne s’applique pas exclusivement à ce qui est exceptionnel, elle s’accorderait aussi à ce qui est habituel, régulier, récurrent. D’un autre côté, apparaîtrait la possibilité selon laquelle ce qui est habituel, familier, ordinaire peut devenir, à tort ou à raison, mouvementé, tumultueux, inquiétant. Quelqu’un pourrait croire qu’il est insensé de s’étonner avec la répétition du même, fût-ce la douleur, la souffrance, la maladie et la mort.

3. Badiou paraît néanmoins reconnaître quelque chose d’exceptionnel : « […] la pandémie actuelle frappe cette fois à grande échelle l’assez confortable monde dit occidental ». Il venait pourtant de mentionner le SIDA. On pourrait se demander, quelque peu rhétoriquement, si Badiou croit que le SIDA n’a pas atteint l’assez confortable monde dit occidental, comme il écrit – ou si simplement il a oublié qu’il venait de le mentionner. À moins que, selon son opinion, le SIDA n’ait pas frappé l’Occident à grand échelle. Les milliers et milliers de morts du SIDA, y compris en Occident, paraissent le démentir. Badiou écrit ensuite que le vrai nom de cette épidémie est SARS 2. Elle a, comme le chiffre l’indique, un antécesseur, le SARS 1. « Il est donc clair que l’épidémie actuelle n’est aucunement le surgissement de quelque chose de radicalement nouveau, ou d’inouï ». Si doute il y avait, certains lecteurs trancheront maintenant, à partir de ces mots, en soutenant que, pour Badiou, clairement, la situation pandémique actuelle n’a rien de bien exceptionnel. Quelques voix se lèveront pour dire qu’il se trompe, que la situation est tout à fait exceptionnelle, qu’elle est, politiquement, un état d’exception. Il y aura même ceux qui, avec une certaine méchanceté, se demanderont si la vieillesse n’estompe pas la sensibilité à la nouveauté.

4. Quelques lignes après, Badiou donne l’impression qu’il ne voulait pas intervenir, participer à la discussion, mais que finalement il s’est décidé à le faire, en se sentant « quelque peu contraint ». Il ne serait alors pas trop excessif d’interpréter que la nuance de l’usage du passé composé et de l’imparfait à la place du présent préparait le « Mais » qui introduit sa décision d’intervenir. « Mais voici que vraiment, je lis trop de choses, j’entends trop de choses, y compris dans mon entourage, qui me déconcertent par le trouble qu’elles manifestent, et par leur inappropriation totale à la situation, à vrai dire simple, dans laquelle nous sommes ». Que la situation, selon Badiou, ne soit pas exceptionnelle a déjà pu provoquer une certaine perplexité chez le lecteur, mais si telle n’était pas le cas, voici que maintenant Badiou dit que non seulement la situation n’est pas exceptionnelle, mais que, en plus, elle est simple. Il paraîtrait que son déconcertement n’est pas dû tant à la situation, son exceptionnalité et sa complexité, mais plutôt à l’inappropriation totale des choses lues et entendues. Il faudrait alors essayer de comprendre quelles seraient les choses lues et entendues qui seraient appropriées à cette situation simple et habituelle, autrement dit on ne connaît pas le critère de simplicité à l’oeuvre dans la réflexion de Badiou, espérons que ce ne soit pas celle de l’esprit. Il parle même de « redoutable simplicité » et d’« absence de nouveauté ».

5. Les choses lues et entendues par Badiou (il parle de « déclarations péremptoires », d’« appels pathétiques », d’« accusations emphatiques ») seraient, entre autres qualifications (telles que mysticisme et pessimisme), « inutilement serviles au regard des pouvoirs, qui ne font en fait que ce à quoi ils sont contraints par la nature du phénomène ». Les pouvoirs politiques (et/ou autres) ne feraient alors que ce à quoi ils sont contraints. Une politique donc de la contrainte, que l’on pourrait, en d’autres termes, appeler aussi politique de la nécessité, Badiou parle même d’« une nécessité imposée par la diffusion d’un processus mortel qui croise la nature […] et l’ordre social », il parle d’un confinement « tout à fait nécessaire » et il dit qu’il est nécessaire de respecter « une stricte discipline ». Or, si la politique est, pour ainsi dire, le royaume de la liberté et si la contrainte ou la nécessité sont le contraire de la liberté, alors on pourrait se demander, en toute simplicité, si une politique de la contrainte ou de la nécessité n’est pas, à proprement parler, anti-politique, si cela ne signifie pas, précisément, une suspension, ou même une abolition, de la politique. Mais il se peut qu’on n’ait pas, aujourd’hui, à notre disposition un concept claire, univoque, de politique. Il se peut que quand on parle de politique on ne sache pas de quoi on parle, à quoi on se réfère. Badiou écrit que le « pauvre Macron […] ne fait […] que son travail de chef d’État en temps de guerre ou d’épidémie ». L’activité de l’homme politique ne serait alors qu’un ‘‘travail’’ ? Et en quoi ce prétendu ‘‘travail’’ se distinguerait-il alors du travail de la terre d’un agriculteur ou de la fabrication artisanale d’un menuisier, par exemple ?

6. Le pauvre Macron ne fait alors « que son travail de chef d’État en temps de guerre ou d’épidémie ». Guerre ou épidémie, comme s’il n’y avait pas de différence. Badiou dira même que la « métaphore de Macron, « nous sommes en guerre », est correcte : Guerre ou épidémie, l’État est contraint […] de mettre en oeuvre des pratiques à la fois plus autoritaires et à destination plus globale, pour éviter une catastrophe stratégique ». Non seulement l’État est contraint de mettre en oeuvre des pratiques plus autoritaires et à destination plus globale, accentuant ainsi une politique de la nécessité, mais ici la différence entre guerre (une métaphore, selon Badiou lui-même) et épidémie n’est pas opérante. À la suite de Macron, Badiou serait-il en train de prendre une métaphore à la lettre ? Quel est alors le critère de correction d’une métaphore ? Serait-ce équivalent à prendre une image pour de la réalité, quelque chose comme de l’idolâtrie ? D’ailleurs, est-il seulement constitutionnel de déclarer une guerre à un virus ? Ceci n’est pas littéralement une guerre, c’est-à-dire les analogies éventuelles avec une situation de guerre ne devraient pas nous ensorceler, par la magie du langage, au point de ne plus apercevoir les disproportions et donc la singularité de la situation dans sa contingence incalculable. On ne devrait pas seulement se demander qu’est-ce que l’on voit en ayant recours à la métaphore de la guerre, qu’elle obscurité sa lumière illumine, mais aussi qu’est-ce que l’on ne voit pas, qu’est-ce que cette métaphore, comme un écran, empêche de voir, quel éblouissement, pour ne pas dire cécité, sa lumière produit.

7. Badiou déclare encore que « l’épidémie en cours n’aura, en tant que telle, en tant qu’épidémie, aucune conséquence politique notable dans un pays comme la France » et que « ce genre de situation (guerre mondiale ou épidémie mondiale) est particulièrement « neutre » sur le plan politique. Les guerres du passé n’ont provoqué de révolution que dans deux cas [Russie et Chine, selon Badiou] ». Notons que, dans la première phrase citée, Badiou utilise le future « n’aura ». Une première attitude de prudence est celle d’attendre pour voir, mais l’autre est celle d’ouvrir les yeux et voir ce qui est déjà là, devant nous, le plus difficile à voir selon Goethe. Pourquoi dire que l’épidémie n’aura aucune conséquence notable dans un pays comme la France ? L’épidémie a déjà, aujourd’hui, des conséquences politiques notables dans un pays comme la France, à commencer par l’état d’exception (ou état d’urgence, selon les terminologies). Ne fut-ce Badiou à écrire que « l’État est contraint de mettre en oeuvre des pratiques plus autoritaires » ? À moins que la mise en oeuvre des pratiques plus autoritaire ne soit pas une conséquence politique. Si la métaphore de la guerre est correcte, et selon Badiou elle l’est, alors cette affirmation de Badiou sonne comme si l’on disait qu’il y a une guerre, mais qu’elle n’aura pas de conséquences politiques (pour ne pas parler d’autres conséquences). Mais qu’elle est la guerre qui n’a pas eu de conséquences politiques ? Il serait peut-être prudent, herméneutiquement, de se demander qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire. De même, que l’on ne sait pas trop bien, à partir de la lettre du texte, qu’est-ce que « neutre » veut ici dire exactement. Étant donné que Badiou mentionne le concept de révolution, on pourrait se demander si c’est celui-là son critère pour évaluer les conséquences politiques d’une guerre (métaphorique, paraît-il) et que tout ce qui n’est pas révolution n’est pas une conséquence, est « neutre ».


[1] À propos de l’ennui, quelques mots de Pascal : « […] ôtez leur [aux jeunes gens – ou bien aux hommes en général] divertissement vous les verrez se sécher d’ennui » « […] on cherche le repos en combattant quelques obstacles et si on les a surmontés le repos devient insupportable par l’ennui qu’il engendre », « Ennui. Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaires, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide. Incontinent il sortira du fond de son âme, l’ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir », etc.

[2] À propos de la mélancolie, quelques mots percutants, peut-être surprenants, de Jean Starobinski, dans un entretien de 2012 : « La mélancolie, au fond, n’est jamais superficielle : c’est un blocage, une paralysie des fonctions vitales. Ses symptômes principaux sont la tristesse, l’anxiété et l’abattement, l’animosité envers les proches […] La mélancolie est souvent génératrice de violence. De tourmenté, le mélancolique peut devenir tourmenteur. Il peut être suicidaire ou meurtrier ».

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